L’oxytocine, souvent appelée « hormone de l’amour », est bien plus qu’un simple messager de l’attachement. Cette molécule, sécrétée par le cerveau, joue un rôle clé dans la reproduction, la gestion du stress, et même la confiance en autrui. Mais saviez-vous qu’elle évolue différemment au cours de la vie selon notre âge et notre sexe ? Une étude récente, publiée en 2025 dans la revue américaine PNAS, révèle des trajectoires surprenantes : chez les femmes, l’oxytocine atteint un pic pendant les années de reproduction, tandis que chez les deux sexes, elle augmente avec l’âge, pour culminer après 70 ans. De plus, cette hormone semble liée à une meilleure santé, ouvrant des pistes pour comprendre le vieillissement et les mécanismes de résilience.
Parfois appelée « hormone de l’amour », l’ocytocine est un peptide, c’est-à-dire une chaîne d’acides aminés (éléments qui forment les protéines), et une neurohormone, c’est-à-dire une molécule sécrétée par une région cérébrale (ici, dans la neurohypophyse, Figure 1) qui agit à distance sur d’autres régions (cérébrales ou non). L’ocytocine participe à plusieurs fonctions, comme la reproduction (orgasme et l’attachement/fidélité au sein du couple), l’accouchement (notamment contraction de l’utérus et protection des neurones du futur bébé au moment de l’accouchement), la période après l’accouchement (notamment la lactation mais aussi le « comportement maternel »).

Une quantité importante d’ocytocine est trouvée chez les personnes qui ont plutôt confiance dans leur environnement, qui voient les contacts physiques avec autrui comme positifs, qui ont une réponse hormonal réduite face au stress et est associée à moins d’anxiété chez les patients dépressifs (lire L’ocytocine et la « plasticité sociale). A l’inverse, des taux d’ocytocine bas sont trouvés chez les patients dépressifs ou atteints de schizophrénie ou de troubles autistiques. L’administration d’ocytocine (spray nasal) est d’ailleurs considérée comme approche thérapeutique dans certains cas de troubles neuropsychiatriques.
Chez les femmes : un pic pendant les années de fertilité et après 70 ans
Pour comprendre comment cette hormone évolue avec l’âge, les chercheurs ont étudié plus de 1 200 échantillons d’urine prélevés chez des individus âgés de 2 à 84 ans. C’est la première fois qu’une telle étude est menée pour l’ocytocine sur une population au cours de la vie. A noter, que cette étude s’est concentrée sur une population particulière, la tribu des Tsimanes en Bolivie ; la généralisation de ces résultats reste donc à être menée.
De manière intéressante, les auteurs ont observés de grandes différences entre les femmes et les hommes au cours de la vie (Figure 2).

Les chercheurs ont observé que les niveaux d’ocytocine chez les femmes augmentent dès l’adolescence, atteignent un pic entre 20 et 40 ans, puis déclinent à la ménopause (Figure 2). Ce schéma correspond aux périodes de grossesse, d’allaitement et de soins aux enfants. Les résultats de cette étude suggèrent que l’allaitement augmente le taux d’ocytocine. En effet, les femmes qui allaitent ont des niveaux d’ocytocine significativement plus élevés que les autres. De plus, chez les femmes, même en dehors de l’allaitement, le fait de s’occuper d’enfants est associé à une augmentation de production d’ocytocine.
Contrairement aux idées reçues, l’ocytocine ne disparaît pas avec la fin de la période reproductive. Les femmes plus âgées conservent des niveaux modérés qui augmentent même après 70 ans.
Chez les hommes : une surprise en vieillissant
Chez les hommes, la trajectoire est inversée : les niveaux d’ocytocine sont bas pendant la jeunesse et augmentent progressivement avec l’âge, pour atteindre un pic après 70 ans (Figure 2). Contrairement aux femmes, le fait d’être père ou grand-père n’explique pas cette augmentation. Les chercheurs n’ont en effet pas trouvé de corrélation entre les niveaux d’ocytocine et le temps passé à s’occuper des enfants.
Pourquoi cette augmentation avec l’âge ? Les auteurs envisagent l’hypothèse selon laquelle les hommes avec des niveaux d’ocytocine plus élevés vivraient plus longtemps.
Ocytocine et santé : un lien universel ?
L’étude révèle que les personnes (hommes et femmes) qui déclarent être en bonne santé ont des niveaux d’ocytocine plus élevés (Figure 3). Ce lien entre ocytocine et santé n’est pas nouveau : des recherches antérieures ont montré que cette hormone réduit l’inflammation, favorise la cicatrisation et protège le cœur. Les auteurs émettent donc l’hypothèse que l’ocytocine pourrait aider à moduler les effets du vieillissement (maladies cardiovasculaires et neurodégénératives), ce qui expliquerait l’augmentation du niveau d’ocytocine avec l’âge et une meilleure santé. Une piste pour privilégier la confiance et les interactions sociales en vue d’un meilleur vieillissement ?

En conclusion, cette étude dans une population humaine permet d’identifier des périodes critiques de production de l’ocytocine chez l’humain : entre 20 et 40 ans chez la femme et après 70 ans chez les femmes et les hommes. Cette étude ouvre la voie à d’autres études, afin de généraliser ces résultats à d’autres populations humaines, et afin de décortiquer les causes biologiques des causes sociales, peu abordées dans cette étude. Cette étude interroge sur le lien entre confiance et interactions sociales, augmentation du taux d’ocytocine et espérance de vie. Enfin, cette étude est complémentaire de travaux chez l’animal qui permettent de disséquer finement le rôle causal de l’ocytocine sur les fonctions cérébrales et les maladies cardiaques et neurodégénératives.
Références
Colby AE, Jud DC, Baettig V, Martin JS, Scaff C, Gurven MD, Trumble BC, Beheim BA, Hooper PL, Cummings DK, Kaplan H, Stieglitz J, Ista AC, Jaeggi AV (2025) Oxytocin varies across the life course in a sex-specific way in a human subsistence population. Proc Natl Acad Sci U S A, 122(51):e2509977122, 15 Dec 2025
Froemke RC, Young LJ (2021) Oxytocin, Neural Plasticity, and Social Behavior. Annu Rev Neurosci, 44:359-381, 06 Apr 2021
Jankowski M, Broderick TL, Gutkowska J. (2020) The Role of Oxytocin in Cardiovascular Protection. Front Psychol. 2020 Aug 25;11:2139. doi: 10.3389/fpsyg.2020.02139.
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